Monday, May 01, 2006

ARTHUR CRAVAN



SIFFLET

Le rythme de l'océan berce les transatlantiques,
Et dans l'air où les gazs dansent tels des toupies,
Tandis que siffle le rapide héroïque qui arrive au Havre,
S'avancent comme des ours, les matelots athlétiques.
New York ! New York ! Je voudrais t'habiter !
J'y vois la science qui se marie
A l'industrie,
Dans une audacieuse modernité.
Et dans les palais,
Des globes,
Eblouissants à la rétine,
Par leurs rayons ultraviolets;
Le téléphone américain,
Et la douceur
Des ascenseurs...
Le navire provoquant de la Compagnie Anglaise
Me vit prendre place à bord terriblement excité,
Et tout heureux du confort du beau navire à turbines,
Comme de l'installation de l'électricité,
Illuminant par torrents la trépidante cabine.
La cabine incendiée de colonnes de cuivre,
Sur lesquelles, des secondes, jouirent mes mains ivres
De grelotter brusquement dans la fraîcheur du métal,
Et doucher mon appétit par ce plongeon vital,
Tandis que la verte impression de l'odeur du vernis neuf
Me criait la date claire, où, délaissant les factures,
Dans le vert fou de l'herbe, je roulais comme un oeuf.
Que ma chemise m'enivrait! et pour te sentir frémir
A la façon d'un cheval, sentiment de la nature !
Que j'eusse voulu brouter ! que j'eusse voulu courir !
Et que j'étais bien sur le pont, ballotté par la musique ;
Et que le froid est puissant comme sensation physique,
Quand on vient à respirer !
Enfin, ne pouvant hennir, et ne pouvant nager,
Je fis des connaissances parmi les passagers,
Qui regardaient basculer la ligne de flottaison ;
Et jusqu'à ce que nous vîmes ensemble les tramways du matin courir à l'horizon,
Et blanchir rapidement les façades des demeures,
Sous la pluie, et sous le soleil, et sous le cirque étoilé,
Nous voguâmes sans accident jusqu'à sept fois vingt quatre heures !
Le commerce a favorisé ma jeune initiative :
Huit millions de dollars gagnés dans les conserves
Et la marque célèbre de la tête de Gladstone
M'ont donné dix steamers de chacun quatre mille tonnes,
Qui battent des pavillons brodés à mes initiales,
Et impriment sur les flots ma puissance commerciale.
Je possède également ma première locomotive :
Elle souffle sa vapeur, tels les chevaux qui s'ébrouent,
Et, courbant son orgueil sous les doigts professionnels,
Elle file follement, rigide sur ses huit roues.
Elle traîne un long train dans son aventureuse marche,
Dans le vert Canada, aux forêts inexploitées,
Et traverse mes ponts aux caravanes d'arches,
A l'aurore, les champs et les blés familiers ;
Ou, croyant distinguer une ville dans les nuits étoilées,
Elle siffle infiniment à travers les vallées,
En rêvant à l'oasis : la gare au ciel de verre,
Dans le buisson des rails qu'elle croise par milliers,
Où, remorquant son nuage, elle roule son tonnerre.

Arthur CRAVAN, « SIFFLET », MAINTENANT, no1, avril 1912




***


André Gide

Comme je rêvais fébrilement, après une longue période de la pire des paresses, à devenir très riche (mon Dieu, ! comme j'y rêvais souvent !) ; comme j'en étais au chapitre des éternels projets, et que je m'échauffais progressivement à la pensée d'atteindre malhonnêtement à la fortune, et d'une manière inattendue, par la poésie — j'ai toujours essayé de considérer l'art comme un moyen et non comme un but — je me dis gaiement : « Je devrais aller voir Gide, il est millionnaire. Non, quelle rigolade, je vais rouler ce vieux littérateur ! »

Tout aussitôt, ne suffit-il pas de s'exciter ? je m'octroyais un don de réussite prodigieux. J'écrivais un mot à Gide, me recommandant de ma parenté avec Oscar Wilde ; Gide me recevait. Je lui étais un étonnement avec ma taille, mes épaules, ma beauté, mes excentricités, mes mots. Gide raffolait de moi, j'e l'avais pour agréable. Déjà nous filions vers l'Algérie — il refaisait le voyage de Biskra et j'allais bien l'entraîner jusqu'aux Côtes des Somalis. — J'avais vite une tête dorée, car j'ai toujours eu un peu honte d'être blanc. Et Gide pavait les coupés de 1re classe, les nobles montures, les palaces, les amours. Je donnais enfin une substance à quelques-unes de mes milliers d'âmes. Gide payait, payait, payait toujours ; et j’ose espérer qu'il ne m’attaquera point en dommages et intérêts si je lui fait l'aveu que dans les dévergondages malsains, de ma galopante imagination il avait vendu jusqu'à sa solide ferme de Normandie pour satisfaire à mes derniers caprices d'enfant moderne.

Ah ! je me revois encore tel que je me peignais alors, les jambes allongées sur les banquettes du rapide méditerranéen, débitant des inconcevabilités pour divertir mon Mécène.

On dira peut-être de moi que j'ai des mœurs d’Androgide. Le dira-t-on ?

Au reste, j'ai si peu réussi dans mes petits projets d'exploitation que je vais me venger. J'ajouterai afin de ne pas alarmer inconsidérément nos lecteurs de province que je pris surtout en grippe M. Gide le jour où, comme je le fais entendre plus haut, je me rendis compte que je ne tirerai jamais dix centimes de lui et que d'autre part, cette jaquette râpée se permit d'éreinter, pour des raisons d'excellence, le chérubin nu qui a nom Théophile Gautier.

J’allais donc voir M. Gide. Il me revient qu'à cette époque je n’avais pas d'habit et je suis encore à le regretter car il m'aurait été facile de l’éblouir. Comme j'arrivais près de sa villa, je me récitais les phrases sensationnelles que je devais placer au cours de la conversation. Un instant plus tard je sonnais. Une bonne vint m'ouvrir (M. Gide n’a pas de laquais). L’on me fit monter au premier et l'on me pria d’attendre dans une sorte de petite cellule qu'assurait un corridor tournant à angle droit. En passant, je jetais un œil curieux dans différentes pièces, cherchant à prendre par avance quelques renseignements sur les chambres d'amis. Maintenant, j'étais assis dans mon petit coin. Des vitraux, que je trouvais toc, laissaient tomber le jour sur un écritoire où s'ouvraient des feuillets fraîchement mouillés d’encre. Naturellement, je ne me fis pas faute de commettre la petite indiscrétion que vous devinez. C'est ainsi que je puis vous apprendre que M. Gide châtie terriblement sa prose et qu’il ne doit guère livrer aux typographes que le quatrième jet.

La bonne vint me reprendre pour me conduire au rez-de-chaussée. Au moment d’entrer dans le salon, de turbulents roquets jetèrent quelques aboiements. Cela allait-il manquer de distinction ? Mais M. Gide allait venir. J’eus pourtant tout le loisir de regarder autour de moi. Des meubles modernes et peu heureux dans une pièce spacieuse ; pas de tableaux, des murs nus (une simple intention ou une intention un peu simple) et surtout une minutie très protestante dans l'ordre et la propreté. J'eus même, un instant, une sueur assez désagréable à la pensée que j'avais peut-être saligoté les tapis. J'aurais probablement poussé la curiosité un peu plus loin, ou j'aurais même cédé à l'exquise tentation de mettre quelque menu bibelot dans ma poche, si j'avais pu me défendre de la sensation très nette que M. Gide se documentait par quelque petit trou secret de la tapisserie. Si je m'abusais, je prie M. Gide de bien vouloir accepter les excuses publiques et immédiates que je dois à sa dignité.

Enfin l'homme parut. (Ce qui me frappa le plus depuis cette minute, c'est qu'il ne m'offrit absolument rien, si ce n'est une chaise, alors que sur les quatre heures de l'après-midi une tasse de thé, si l'on prise l'économie, ou mieux encore quelques liqueurs et le tabac d'Orient passent avec raison, dans la société européenne, pour donner cette disposition indispensable qui lui permet d'être parfois étourdissante.)

« — Monsieur Gide, commençai-je, je me suis permis de venir à vous, et cependant je crois devoir vous déclarer tout de go que je préfère de beaucoup, par exemple, la boxe à la littérature.

— La littérature est pourtant le seul point sur lequel nous puissions nous rencontrer », me répondit assez sèchement mon interlocuteur.

Je pensais : ce grand vivant !

Nous parlâmes donc littérature, et comme il allait me poser cette question qui devait lui être particulièrement chère : « Qu’avez-vous lu de moi ? » j'articulais sans sourciller, en logeant le plus de fidélité possible dans mon regard : « J'ai peur de vous lire. » J'imagine que M. Gide dut singulièrement sourciller.

J’arrivais alors petit à petit à placer mes fameuses phrases, que tout à l’heure je me récitais encore, pensant que le romancier me saurait gré de pouvoir après l’oncle utiliser le neveu. Je jetais d'abord négligemment : « La Bible est le plus grand succès de librairie. » Un moment plus tard comme il montrait assez de bonté pour s’intéresser à mes parents : « Ma mère et moi, dis-je assez drôlement, nous ne sommes pas nés pour nous comprendre. »

La littérature revenant sur le tapis j'en profitai pour dire du mal d’au moins deux cents auteurs vivants, des écrivains juifs, et de Charles-Henri Hirsch en particulier, et d'ajouter : « Heine est le Christ des écrivains juifs modernes. » Je jetais de temps à autres de discrets et malicieux coups d'œil à mon hôte qui me récompensait de rires étouffés, mais qui, je dois bien le dire restait très loin derrière moi, se contentant, semblait-il d’enregistrer, parce qu'il n’avait probablement rien préparé.

A un moment donné, interromprant une conversation philosophique, m’étudiant à ressembler à un Bouddha qui aurait descellé une fois pour dix mille ans ses lèvres : « La grande Rigolade est dans l'Absolu », murmurai-je. Sur le point de me retirer, d'un ton très fatigué et très vieux, je priais : Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? Apprenant qu'il était six heures moins un quart je me levais, serrais affectueusement la main de l'artiste et partais en emportant dans ma tête le portrait d’un de nos plus notoires contemporains, portrait que je vais resquisser ici, si mes chers lecteurs veulent bien m'accorder encore, un instant, leur bienveillante attention.

M. Gide n'a pas l’air d'un enfant d'amour, ni d'un éléphant, ni de plusieurs hommes : il a l'air d'un artiste ; et je lui ferai ce seul compliment, au reste désagréable, que sa petite pluralité provient de ce fait qu'il pourrait très aisément être pris pour un cabotin. Son ossature n’a rien de remarquable ; ses mains sont celles d'un fainéant, très blanches, ma foi ! Dans l'ensemble, c'est une toute petite nature — M Gide doit peser dans les 55 kilos et mesurer 1 m 65 environ — Sa marche trahit un prosateur qui ne pourra jamais faire un vers. Avec ça, l'artiste montre un visage maladif, d'où se détachent, vers les tempes, de petites feuilles de peau plus grandes que des pellicules, inconvénient dont le peuple donne une explication en disant vulgairement de quelqu'un : « il pèle ».

Et pourtant l'artiste n'a point les nobles ravages du prodigue qui dilapide et sa fortune et sa santé. Non, cent fois non : l'artiste semble prouver au contraire qu'il se soigne méticuleusement, qu'il est hygiénique et qu'il s’éloigne d'un Verlaine qui portait sa syphilis comme une langueur, et je crois, à moins d'un démenti de sa part, ne pas trop aventurer en affirmant qu'il ne fréquente ni les filles ni les mauvais lieux ; et c'est bien encore à ces signes que nous sommes heureux de constater, comme nous aurions eu souvent l'occasion de le faire, qu'il est prudent.

Je ne vis M. Gide qu'une fois dans la rue : il sortait de chez moi : il n'avait que quelques pas à faire avant de tourner la rue, de disparaître à mes yeux ; et je le vis s'arrêter devant un bouquiniste : et pourtant il y avait un magasin d'instruments chirurgicaux et une confiserie...
Depuis, M. Gide m'écrivit une fois (1), et je ne le revis jamais.

J’ai montré l'homme, et maintenant j'eus volontiers montré l'œuvre si, sur un seul point, je n'eusse pas eu besoin de me redire.

(1) La lettre autographe de M. Gide est à enlever à nos bureaux au prix de 0 fr. 15.

Arthur CRAVAN, « ANDRÉ GIDE », MAINTENANT, no2, juillet 1913


***


Quelle âme se disputera mon corps ?

J'entends la musique :

Serai-je entraîné ?

J'aime tellement la danse

Et les folies physiques

Que je sens avec évidence

Que, si j'avais été jeune fille,

J'eusse mal tourné.

Mais, depuis, me voilà plongé

Dans la lecture de cet illustré,

Je jurerais n'avoir vu de ma vie

D'aussi féeriques photographies :

L'océan paresseux berçant les cheminées,

Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,

Parmi des marchandises indéterminées,

Les matelots se mêler aux chauffeurs ;

Des corps polis comme des machines,

Mille objets de la Chine,

Les modes et les inventions ;

Puis, prêts à traverser la ville,

Dans la douceur des automobiles,

Les poêtes et les boxeurs.

Ce soir quelle est ma méprise

Qu'avec tant de tristesse,

Tout me semble beau ?

L'argent, qui est réel,

La paix, les vastes entreprises,

Les autobus et les tombeaux ;

Les champs, le sport, les maîtresses,

Jusqu'à la vie inimitable des hôtels.

Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,

Prendre tous les trains et tous les navires,

Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.

Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;

Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ;

millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;

Lâche, héros, nègre, singe,

Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel

Faune et flore :

Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux !

Que faire ?

Essayons du grand air,

Peut-être y pourrai-je quitter

Ma funeste pluralité !

Et tandis que la lune,

Par-delà les marronniers,

Attelle ses lévriers,

Et, qu'ainsi qu'en un kaléidoscope,

Mes abstractions

Élaborent des variations

Des accords

De mon corps,

Que mes doigts collés

Au délice de mes clés

Absorbent de fraîches syncopes,

Sous des motions immortelles

Vibrent mes bretelles ;

Et, piéton idéal

Du Palais-Royal,

Je m'enivre avec candeur

Même des mauvaises odeurs.

Plein d'un mélange

D'éléphant et d'ange,

Mon lecteur , je balade sous la lune

Ta future infortune,

Armée de tant d'algèbre,

Que, sans désirs sensuels,

J'entrevois fumoir du baiser,

Con, pipe, eau,

Afrique et repos funèbre,

Derrière les stores apaisés,

Le calme des bordels.

Du baume, ô ma raison !

Tout Paris est atroce et je hais ma maison.

Déjà les cafés sont noirs.

Il ne reste, ô mes hystéries !

Que les clairs écuries

Des urinoirs.

Je ne puis plus rester dehors.

Voici ton lit ; soit bête et dors.

Mais, dernier des locataires,

Qui se gratte tristement les pieds,

Et, bien que tombant à moitié,

Si j'entendais sur la terre

Retentir les locomotives,

Que mes âmes pourtant reviendraient attentives !


Arthur CRAVAN, « HIE », MAINTENANT, No. 2, Juillet 1913



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